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Pierre Malardier, instituteur socialiste (1818 - 1894)

Né à Brassy, dans une famille très modeste ("mon père était châtreu"), il devint instituteur dans le Morvan après son passage à l'Ecole normale de Bourges. Hormis un conflit avec le curé de Dun-les-Places où il enseignait depuis 1845, sa vie fut d'une grande banalité jusqu'à la révolution de 1848. Une vive conscience des difficultés d'existence de la classe populaire et la violence de la répression des journées de juin le lancèrent dans la vie publique, par l'action aussi bien que par l'écrit. Sa première brochure, "l'Evangile et la République, ou Mission sociale des instituteurs", dédiée aux paysans, lui valut la perte de son emploi et, aux yeux des autorités, la réputation d'homme des plus dangereux.

Député de la Nièvre en 1849, il représente un excellent exemple de ce que furent les instituteurs "démocrates socialistes". Emprisonné en novembre 1849 pour injures au tribunal et attaques contre la propriété, il fut de nouveau arrêté en décembre 1851 pour avoir participé à la résistance parisienne au coup d'Etat. Expulsé, il connut l'exil en Belgique, à Londres, en Suisse et à Vienne, et revint en France après l'amnistie de 1859.

Précepteur à Paris, publiciste et écrivant dans les journaux d'opposition, il conserve néanmoins des attaches avec la Nièvre où l'autorité le considère toujours comme dangereux. En 1869, ils est candidat républicain aux législatives, à Cosne, et donne au journal l'Impartial du Centre une série d'articles par lesquels il définit son socialisme.

Patriote et socialiste, la Commune et l'agitation du Val de Loire au printemps 1871 lui valent de nouveau d'apparaître sur le devant de la scène et, de nouveau d'être, en 1872, condamné à quinze ans de détention.

Libéré en 1879, il connaît de nouveau la vie de proscrit avant de s'éteindre obscurément à Lormes, après une existence marquée par des poursuites judiciaires de la part de tous les régimes qui se succédèrent en France de 1848 à la 3ème République incluse, huit ans de prison et quinze ans d'exil.

Oeuvre

C'est essentiellement une oeuvre de polémiste et de militant. Outre des articles donnés à la presse parisienne (L'Opinion nationale, le Réveil) ou locale (L'Impartial du Centre), elle comporte une vingtaine de brochures, dont une bonne part éditée à l'étranger.

Méritent plus particulièrement d'être retenues :

- L'Evangile et la République, ou Mission sociale des Instituteurs, Paris, Schneider, 1848.

- Le guide du peuple dans les élections, ou le socialisme expliqué à nos frères les travailleurs des villes et des campagnes (Paris, au bureau de la propagande démocratique et sociale, 1849).

- Siège de Paris par les maîtres d'école (Paris, Beaulé et Maignard, 1850).

- Epilogue, dénouement du Second Empire (Londres, Librairie universelle, 1861).

- Liste civile de Napoléon III comparée avec celle de Louis-Philippe et avec le revenu et la dépense du peuple. Pétition des bûcherons du Morvan au Sénat (Bruxelles, de Rye, 1862).

- Aux ouvriers, la Coopération et la *Politique (Paris, le Chevalier, 1867).

- République et Socialisme (pratique) (Paris, Le Chevalier, 1870).

 

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L'instituteur et son rôle

Toutes choses ne sont pas en ce monde comme elles devraient être. Il y a trop de maux et des maux trop grands : ce n'est pas là ce que Dieu a voulu.(Lammenais)

Salut, instituteurs, mes frères ! salut, sentinelles avancées de la démocratie ! salut, enfants du peuple et de la révolution. Préparateurs de la société nouvelle, ô vous, apôtres de la liberté, salut !

Je sens, mes chers amis, je sens un impérieux besoin d'épancher mon âme tout entière dans la vôtre ; j'ai là pour ainsi dire tout un monde sur ma poitrine ; il faut enfin que je parle. Depuis de longs siècles, les peuples, plongés dans l'ignorance et chargés de chaînes, étaient accroupis sous le despotisme. La révolution de 1789 éclata tout à coup comme un volcan, et répandit sa lave brûlante sur le monde pour le purifier et le régénérer. Ce fut alors une guerre à mort entre le despotisme et la liberté, entre la royauté et la démocratie, entre la vieille société et la nouvelle ; mais le peuple, dans cette lutte de géants, succomba à la fin parce qu'il manquait d'instituteurs et de guides, surtout dans les campagnes ; et la République, ce gouvernement du droit et du devoir, la République inaugurée à la face des tyrans, fut, selon la belle expression du citoyen Ledru-Rollin, couchée pendant cinquante ans dans la tombe, mais pour ne point mourir. Elle n'était qu'endormie, et elle s'est relevée, vigoureuse et frémissante, au 24 février ; et, malgré nos grandes fautes et nos immenses malheurs, elle triomphera de ses ennemis et de ses faux amis, beaucoup plus dangereux que les premiers.

Aujourd'hui la révolution a encore les mêmes obstacles à briser ; les mêmes ennemis à vaincre qu'en 89 et 93 : ce sont toujours les mêmes races d'hommes, les mêmes doctrines fausses et oppressives. En 89, le clergé et la noblesse, maîtres du sol, des honneurs et du gouvernement ; le peuple esclave et possédé comme des bêtes de somme : pour ceux-là, la lumière, l'instruction ; pour ceux-ci, les ténèbres, l'ignorance, l'abrutissement ; pour ceux-là, la richesse, la jouissance, le luxe, les chevaux, les voitures, les hôtels, les châteaux ; pour ceux-ci, la pauvreté, les privations, la nudité, les carrefours, les faubourgs infects dans les villes ; et dans les campagnes, les chaumières, les masures, les tristes réduits. Aujourd'hui la situation est toujours la même : d'un côté, l'extrême pauvreté ; de l'autre, l'extrême opulence ; des mendiants en bas et en haut, et l'égoïsme, la tyrannie partout.

Les révolutions de 89 et 93 tuèrent le clergé et la noblesse ; la bourgeoisie prit leur place et régna depuis ; la révolution de Février a pour but de tuer la bourgeoisie à son tour : c'est au peuple maintenant à se gouverner puisqu'il est majeur. Je le répète, le clergé a passé ; la noblesse a passé ; aujourd'hui la lutte est entre la bourgeoisie et le peuple, ou plutôt le peuple a affaire aujourd'hui à tous les débris, à tous les éléments impurs des anciens régimes, clergé, bourgeoisie et noblesse ; c'est la vieille société aux prises avec la nouvelle ; car les riches, quels qu'ils soient, quelles que soient leurs opinions, leurs drapeaux, quels que soient leurs antécédents, leurs préjugés, leurs doctrines sont tous ligués contre le peuple pour l'opprimer, l'exploiter ; ils veulent à tout prix conserver l'ancienne société, l'organisation actuelle, parce qu'ils veulent régner et jouir comme par le passé. Quand donc le règne de la justice, de la liberté, de l'amour, de la fraternité sera-t-il véritablement établi sur la terre ?

 

L'Evangile et la République ou Mission sociale des instituteurs p. 5-8

 

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Je l'ai dit, il faut faire des hommes, des citoyens ; il faut non seulement former les générations à venir, mais guider les générations actuelles ; car sans cela, la servitude se perpétue, et une génération qui passe pèse sur celle qui suit.

Vous devez donc, en dehors de l'école, répandre l'instruction qui est la nourriture de l'âme, comme le pain est la nourriture du corps ; vous devez prêcher la vérité, semer le grain ; vous devez travailler avec persévérance à l'émancipation du peuple ; vous devez enfin l'éclairer, le guider dans les élections. C'est dans les campagnes que le peuple a besoin de vos conseils ; là surtout, il est abusé par les riches, bourgeois, nobles et prêtres. Ainsi donc, travaillez par la propagande : allez, allez dans l'atelier de l'artisan étudier des souffrances, ses moeurs, ses besoins, ses espérances ; allez dans les villages, sous les chaumière du bon laboureur, l'éclairer, le consoler, le soutenir dans sa foi, lui faire espérer des jours meilleurs ; prêchez, prêchez partout un Dieu plein de vérité et d'amour ; prêchez, prêchez partout et toujours, prêchez sans cesse l'égalité, la liberté, la fraternité ; prêchez partout et toujours la République, l'amour sacré de la patrie, l'amour de l'humanité. Guerre à mort aux préjugés, aux superstitions, aux mauvaises doctrines, aux maximes infâmes, à l'égoïsme, à la tyrannie.

Instituteurs, mes amis, la révolution est votre mère, ne l'oubliez jamais ; n'oubliez jamais que vous êtes sortis des flancs de la montagne ; n'oubliez jamais que vous êtes des soldats actifs et puissants de la révolution. Oui, oui, vous êtes des hommes révolutionnaires, essentiellement révolutionnaires. L'instruction est terrible aux riches et aux puissants ; la lumière est terrible à ceux qui s'engraissent de l'ignorance et du mensonge ; la lumière est terrible à ceux qui exploitent et qui pressurent le peuple ; et le nombre de ceux-là en est grand sur la terre. Instituteurs, mes amis, faites-vous conspirateurs en prêchant sans cesse, partout et toujours, je ne saurais trop le répéter, faites-vous conspirateurs en enseignant la liberté, l'égalité, la fraternité ; faites-vous conspirateurs pour le bien public, pour le bonheur du peuple ; faites-lui bien comprendre à ce pauvre et malheureux peuple qu'il ne pourra jamais s'affranchir des riches et des puissants que par l'instruction et la fraternité. Dites aux hommes : soyez unis, soyez frères, et rien ne vous résistera ; vous vaincrez quand vous le voudrez : vous serez heureux quand vous aurez abattu vos tyrans.

Aujourd'hui, ce dont le peuple a besoin avant tout c'est d'être encore évangélisé, moralisé.

 

Evangile et la République ou Mission sociale des instituteurs " p. 18-20

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