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Jean-Jacques Simon, instituteur (1833-1895)

En 1861, le ministre de l'Instruction publique, Rouland, lance une grande enquête auprès des instituteurs sur "les besoins de l'instruction primaire dans une école rurale au triple point de vue de l'école, des élèves et du maître". L'enquête est un grand succès : plus de cinq mille réponses parviennent au ministère et on en trouve plus de cinquante pour le Nivernais. Les mémoires envoyés sont fort précieux : nous avons choisi un des plus caractéristiques, celui de l'instituteur de Michaugues, Jean-Jacques Simon, né à Planchez et âgé de vingt-sept ans. Il a des idées précises sur la nécessité d'une pédagogie concrète, il est convaincu de la nécessité d'utiliser les images, les objets, les classes en plein air, il parle même de l'ennui dans les classes rurales... C'est un curieux témoignage de littérature pédagogique "sauvage".

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Pour une pédagogie concrète

L'élève de nos campagnes arrive à l'école avec une bien faible dose d'idées ; ce ne sont encore que des choses bien communes qui ont frappé ses sens. Il n'a pas eu l'occasion de s'emparer du moindre principe de ce qu'on va lui enseigner. Les quelques leçons qu'il va recevoir, sans appui du dehors, n'auront guère de force de se soutenir et d'avancer. On lui enseigne de la grammaire et il n'a jamais entendu parler français ; du système métrique et il n'a encore vu ni poids ni mesure ; de la géographie, et il n'est pas sorti de son village et n'en sortira peut-être jamais. Mon lecteur pense-t-il qu'on puisse apprendre bien vite tout cela et tout ce que nous ne nommons pas à des enfants apathiques et engourdis dont les facultés sont rebelles aux stimulants les plus énergiques ?

La langue française à peu près est la langue maternelle de l'école de la ville. Il aura entendu dire un cheval et des chevaux, un bal et des bals, il dira de même ; il n'aura pas besoin d'apprendre la règle et sa grammaire se trouvera réduite d'autant.

Si l'on met en parallèle un enfant de la campagne, comme il a toujours entendu dire un cheveau, il sera porté à renverser la règle tant qu'une répétition inouïe ne l'aura pas gravée dans sa mémoire. L'écolier de la ville, lui, est très souvent fils d'un commerçant quelconque, ou s'il ne l'est, on l'envoie faire les commissions où il trouvera des occasions incessantes de s'initier au système métrique. Il en est de même de la géographie. Il passe des troupes : il sait déjà d'où elles viennent, d'Italie, elles ont vu Turin, Milan, elles ont traversé les Alpes, puis passé par Lyon. Mais elles arrivent par telle route ? Tous ces pays sont de ce côté. Il en est de même de toutes espèces de connaissances.

Qu'on n'attaque donc pas directement l'intelligence pour la développer, qu'on lui fasse donc toucher les choses par les sens comme avec le doigt, qu'on les lui présente à examiner, à palper, à peser, puis elle travaillera elle-même, comme la roue de l'horloge aussitôt qu'on y a suspendu un poids.

Il faut que l'enfant voie, qu'il sente, qu'il touche. Vous aurez beau lui expliquer ce que c'est que la houille, s'il n'a pas sous les yeux ce minerai, s'il ne remarque pas sa couleur d'un noir luisant, s'il n'apprécie pas sa densité relative, s'il ne le voit pas à l'état de combustion, il n'en aura qu'une idée fort imparfaite.

 

Jean Simon est l'auteur de "Statistique de la commune de Frétay", écrit en 1883, et réedité en1983.

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