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La bonne saison


Haie de Prunellier.

«Le Pian noir (Prunellier) a mis en fleur, les grands froids sont finis» dit-on. Signe certain de la fin de l’hiver, il annonce le renouvellement de la vie et par conséquent des activités agricoles et des pratiques de ramassage. Les informateurs disent encore dès la reprise de la végétation que l’on «entre en saison». Ainsi, la bonne saison débute avec le cycle de Pâques qui accompagne le renouveau biologique. Comme le souligne N. Belmont, «dans cette pensée populaire le printemps constitue en effet le véritable commencement de l’année... D’ailleurs ce n’est qu’en 1564 que le début de l’année fut fixé au 1er janvier au lieu du 1er avril. L’auteur cite justement Geiger: «La période pascale, en tant que fête chrétienne, a dû être tout particulièrement propre à admettre les coutumes printanières pré-chrétiennes et à les transformer de telle manière qu’elles ne soient plus reconnaissables... Elle (l’Église) a pu aller au devant des besoins spectaculaires du peuple en organisant des jeux de Pâques..., mais elle n’a pu d’autre part empêcher beaucoup d’objets bénits de tomber jusqu’à l’usage magique».
Participant de cette logique, le Buis bénit protège l’ensemble de l’espace domestique et ses habitants contre tout ce qui pourrait entraîner le dérèglement de l’ordre établi. Ce rite vise à se prémunir contre l’incendie, l’orage et les maladies; il permet «de protéger la maison» contre «toutes sortes de malheurs». «Quand il y avait un orage, le grand-père sortait arroser le foin, les bâtiments avec du Buis trempé dans de l’eau bénite. » Aussi, était-il impératif de «le brûler dans les étables pour en chasser les démons».
Dans certaines régions, quelques plantes se substituent au Buis. Issue du département de l’Aube, aux confins de la limite septentrionale de la Bourgogne, une informatrice rappelle qu’«on y faisait bénir le jour des Rameaux des bouquets de Laurier»: «On en accroche un bouquet qui préserve des maladies et la maison jusqu’à Pâques de l’année suivante». De même, «on accrochait un bouquet de Millepertuis et d’Aubépine pour éviter que la foudre tombe sur la maison». Cette dernière espèce passait pour une fébrifuge souveraine. Autrefois, les femmes recherchaient sous ces arbustes une action salvatrice contre la fièvre. Fièvre et incendie ne sont-ils pas deux déclinaisons d’un même état extrême, élévation de température excessive, dont l’usage de l’Aubépine traduit le jeu des correspondances?


Oignon

Teinture des œufs de Pâques
La teinture des œufs de Pâques honore aussi le renouvellement du printemps. Déjouant la monotonie alimentaire, cette pratique symbolise le retour d’une nature colorée. Elle conjugue les propriétés tinctoriales de plusieurs espèces avec l’image de l’œuf. Celui-ci représente le cycle ininterrompu de la vie. L’ère chrétienne a perpétué cette croyance, héritée de l’antiquité orientale, en devinant dans l’œuf la figure de la résurrection. Caractéristique de l’est de la France, la teinture s’avère le fruit d’une longue expérience. L’homme a sélectionné quelques plantes parmi les printanières, en vertu de leur pouvoir tinctorial. La technique consiste à plonger dans une décoction de plantes, les œufs, préalablement passés sous l’eau afin d’éviter que leur coquille ne se brise au contact du liquide bouillant. La cuisson, qu’accompagne la coloration, se prolonge pendant une quinzaine de minutes. Dans le Vézelien, l’Anémone pulsatille des terrains calcaires se prête admirablement à la teinture pourpre. Enroulée habilement autour de l’œuf, la Cive des cultures de Vigne trace de jolies arabesques vertes. Les bourgeons de Peuplier colorent en jaune, tirant sur le vert, et les épluchures d’Oignon en jaune d’or. Le brun s’obtient avec des feuilles de Lierre grimpant. Les Morvandiaux utilisent d’autres tinctoriales. Ainsi, les fleurs de Jonquille produisent un jaune chatoyant, parfois soutenu par l’adjonction de suie recueillie dans la cheminée. La Chicorée ou le marc de Café colorent en brun, les racines ou feuilles d’Ortie en vert, tout comme le Persil finement haché. En Côte-d’Or, on procède à la décoction de la Garance ou de la Betterave rouge pour leur teinte rouge. Les artistes créent de séduisants dégradés par le retrait progressif d’un ruban noué autour de l’œuf pendant la cuisson. D’autres dessinent des motifs attrayants en grattant la coquille teintée avec la pointe d’un couteau. Souvent préparés en cachette par la grand-mère, les œufs sont dissimulés dans le jardin par l’un des grands-parents. Autrefois, lors des quêtes de Pâques, ces œufs étaient aussi distribués aux enfants de chœur. Actuellement seuls les petits-enfants se partagent la surprise.
Pratiquement totalement abandonné de nos jours, se disputait il y a encore quelques années le jeu de la roulée. Les enfants font rouler les œufs teints sur une planche inclinée. Est élu gagnant celui qui heurte celui de son camarade avec le sien. Selon diverses règles, la coquille devra être brisée ou bien l’œuf devra rouler le plus loin possible. Bien souvent les joueurs émettaient des souhaits concernant la réussite des travaux agricoles. La famille du gagnant devait voir ses vœux se réaliser. Dans les rites de protection, la coutume païenne attribue un pouvoir surnaturel à ces œufs teints, notamment à Vézelay. Ils étaient par exemple offerts aux bébés «pour leur grange et leur maison».
Par l’intermédiaire des Morvandiaux, le jeu de la roulée, pratique identitaire, s’est même implanté jusqu’à Paris, et ce jusqu’à la moitié du XXe siècle. Après le divertissement, on pelait et coupait les œufs pour les consommer avec la fameuse salade de Pissenlit. Van Gennep attribue l’origine de la tradition des œufs de Pâques à l’établissement du Carême pendant lequel l’Église a interdit, depuis le IVe siècle, la consommation des œufs. Ils étaient alors stockés jusqu’à Pâques. Cette tradition s’inscrit ici dans le cycle pascal, renouveau de la nature, et s’apparente également au cycle agraire, magie agricole avec le jeu de la roulée.


La coloration des œufs.


L’Anémone pulsatille.

Cueillettes printanières
Dès les beaux jours seront consommées les premières pousses du printemps. Connaissance des milieux et réponse immédiate aux besoins alimentaires, la tradition du ramassage s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Ces cueillettes assurent la soudure entre les réserves de l’hiver et les prochaines plantes du jardin, semées assez tardivement en raison de la longueur et de la rigueur de l’hiver. Lors de pénuries, elles permettaient aux habitants de survivre. «Pendant la disette de 1709, c’était un hiver très très froid, mon arrière-arrière.... grand-père mangeait le cœur de Chardon. Le cœur, c’est tendre. Du temps de cette famine, il mangeait de l’harb’ des bois, c’est de la Barboulotte, dans les bois de Chêne. C’est haut de 15 à 20 centimètres. Il n’y avait rien d’autre à manger! »
Enfants, femmes et hommes ramassaient les plantes lors de divers travaux. «Quand on allait couper les Chardons, au début des blés, on ramassait l’Égreville (Laitue vivace). » De même, les activités agricoles généraient un contact étroit avec la nature et un apprentissage sans cesse renouvelé de la flore et de ses usages. «Les gamins suçaient les fleurs de Coucou, c’était sucré! » Le calendrier des travaux était scandé à grand renfort de proverbes et maximes: «Quand le Beau garçon (Compagnon rouge) fleurit, il faut planter les patates! ».


Récolte de Violette odorante, Primevère officinale et Petite Pervenche.

Les cueilleurs prélèvent les plantes sauvages alimentaires à une phase précise de leur développement, souvent au stade de rosette pour les salades, ainsi qu’en quantité variable selon les espèces:
– Salades sauvages: Bouillon blanc, Bourse à Pasteur, Cardamine hirsute, Cardère sauvage, Chicorée sauvage, Clématite des haies, Chénopode bon-Henri, Doucette, Ficaire, Laiteron, Laitue vivace, Lampsane commune, Mâche, Petite Oseille, Pissenlit, Plantain lancéolé, Porcelle enracinée, Pourpier sauvage et Salsifis des prés;
– Cressons et «salades d’eau»: Bugle rampante, Callitriche stagnante, Cresson des fontaines, Cresson alénois, Épilobe des marais, ou à feuilles sombres, Montie des fontaines, Navette et Stellaire des sources;
– Soupes et légumes: Chénopode bon-Henri, Chénopode, Châtaigne, Cresson de fontaines, Cresson alénois, Navette, Ortie, Ornithogale des Pyrénées, Pissenlit, Plantain lancéolé, Raiponce en épi, Patience et Scorsonère basse.

Une grande diversité de plantes est ramassée, en quantité variable pour les animaux:
– pour les moutons: Bruyère;
– pour les vaches: Canche flexueuse, «Barboulotte» et Orties;
– pour les cochons: Chardon des prés humides, Châtaignes, Glands, Fougère aigle (crosses), Orties et Grande Berce;
– pour les lapins: Achillée millefeuille, Armoise, Benoîte commune, Centaurée, Bourse à Pasteur, Centaurée jacée, Consoude officinale, Fumeterre, Gaillet croisette, Genêt à balai, Grande Berce, Laiteron, Liseron, Petite Mauve, Noisetier, Ortie blanche, Pissenlit, Plantain lancéolé, Porcelle enracinée, Prunellier, Ravenelle, Patience, Séneçon commun et Serpolet;
– pour la volaille: Ortie blanche et Ortie urticante.


Les Scorsonères ou «Barbottes »

Certaines printanières, tel le Pissenlit, exercent une influence dépurative. «Elles relâchent le corps», alourdi par une nourriture jugée trop riche. Les informateurs leur prêtent volontiers une action fortifiante, parce que «les plantes sauvages ont plus de force». Souvent recherchée, parfois tempérée, cette force sera l’objet d’une attention toute particulière. «La racine du Pissenlit, plus on la coupe le plus bas possible, plus c’est fortifiant». La cure médicinale dépurative «nettoie le corps», comme l’a développé P. Lieutaghi1, mais aussi «le réveille à l’arrivée du printemps». «On se sentait mieux. On sentait qu’on se réveillait, qu’on était moins latent. Parce que quand vous arrivez au printemps, vous êtes fatigué, vous êtes endormi. Et alors là ça vous donne un coup de fouet! » Ainsi la renaissance de la végétation induit-elle des correspondances avec le corps et des pratiques spéciques. «Ça paraît normal au moment du renouveau de faire une cure de dépuratifs pour renouveler le sang, dépurer le sang. Ça me semble plutôt logique au printemps quand la nature change, quand on a passé l’hiver, de chasser toutes les toxines, de revivre avec le renouveau. » Outre l’effet thérapeutique, une véritable communion avec la nature est recherchée. L’homme adhère alors au vaste mouvement de l’univers dont le monde végétal reflète fidèlement la course. Après le long endormissement de l’hiver se manifestent donc les premiers indices du réveil de la vie. «Tant qu’un arbre est au stade de l’hiver, il ne bouge pas. Dès l’instant que vous voyez que les arbres commencent de prendre des bourgeons, c’est que la sève est montée, à ce moment, dès que vous voyez qu’il bouge. » Alors qu’en hiver le corps engourdi ne peut «donner prise au dépuratif», la circulation nouvelle de la sève appelle celle du sang. Ainsi explose la vie qui sourd, tant au sein de la terre, que dans le corps humain se prêtant alors au nettoyage. L’analogie entre le fonctionnement de la nature et celui du corps humain sous-tend les cures dépuratives. Ainsi la société associe-t-elle divers éléments qui nourrissent une même logique. Jeûne du Carême et cures dépuratives ne convergent-ils pas vers un même but: purifier l’âme et le corps? Ces deux pratiques semblent participer d’une même représentation, l’intégration spirituelle et corporelle de l’homme au cosmos.

Les cueillettes médicinales printanières comptent encore diverses pectorales: Tussilage, Violette odorante, Primevère officinale ou Petite Pervenche, utilisées pour soigner les affections des voies respiratoires. Encore fréquents à la sortie de l’hiver, ces maux trouvent ainsi une réponse thérapeutique immédiate. Ces pratiques confirment le lien étroit entre les saisons et les préoccupations qui leurs sont inhérentes. La découverte des propriétés officinales a pu être développée à la faveur des événements pathologiques, voire même parfois rituels du moment.

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