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Les panacées, savoir spéculatif

Pourquoi investir certaines plantes de nombreuses propriétés jusqu’à les élever au rang de panacée? Depuis l’Antiquité, l’engouement pour les panacées, étymologiquement «remède de tout», a traversé les siècles, laissant peu à peu dans l’oubli certaines d’entre elles pour en élire d’autres. Elles ont tantôt pris la forme de remède simple, la plante, ou bien de médicament composé, les célèbres thériaques. Sauvages ou cultivées, les panacées rencontrées en Bourgogne redisent la force des représentations, à la croisée de l’environnement naturel et de l’histoire des sociétés.
Le concept de panacée a connu plusieurs vagues de gloire. Au fil des remous de l’histoire botanique et médicale, une même panacée peut ainsi sombrer dans l’oubli le plus profond après une heureuse période de popularité. Beaucoup d’auteurs ont combattu cette notion de panacée, y compris dans les ouvrages de littérature populaire, tel le 'Médecin des Pauvres'. Le lecteur y apprendra qu’il «n’existe aucune panacée universelle qui guérit à elle seule toutes les maladies». Toutefois, les enquêtes ethnobotaniques ont montré qu’il existe un nombre de plantes qui, comme le souligne Lieutaghi, «occupent une place notable dans la pharmacopée» et se positionnent au rang des «médicinales majeures». Selon les terroirs, se dégage en effet un cortège restreint d’espèces végétales auxquelles sont attribuées de nombreuses indications thérapeutiques.
Parmi toutes les plantes médicinales recensées, quelques-unes d’entre elles sont considérées comme de véritables panacées. Leurs fonctions thérapeutiques sont multiples. Comment ces plantes ont-elles été investies de si nombreuses pratiques? À titre d’exemple, la Reine des prés compte, dans le Morvan, 22 indications thérapeutiques dans des domaines pathologiques fort divers. Or, dans d’autres pays bourguignons, on ne lui connaît que les seules propriétés antirhumatismales et diurétiques. Ses affinités pour les endroits siliceux et humides la rendent très commune dans le Morvan, depuis les fossés jusqu’aux fonds de vallée. Elle s’y étend sur des surfaces considérables, représentant d’ailleurs des sites de cueillette fort prisés aujourd’hui. Son abondance a-t-elle alors incité à l’expérimentation et à l’emploi, générant ainsi des pratiques locales parfois même inédites? Divers éléments ont certainement contribué au déploiement d’un tel potentiel thérapeutique. La Reine des prés jouit d’une représentation remarquablement propice à l’usage. «Elle soulage presque toutes les douleurs. » Certains défendent aussi la thèse selon laquelle certaines plantes soigneraient les maux inhérents au milieu dans lequel elles vivent. D’après cette conception, la Reine des prés, poussant dans des endroits humides, traiterait les rhumatismes et les refroidissements.
Dans le Morvan, on attribue au Sureau noir des propriétés identiques à la Reine des prés, bien qu’il fasse l’objet d’une représentation populaire différente. S’il colonise volontiers les bords de chemins et les alentours des maisons, le Sureau jouit d’une réputation empreinte de méfiance. «Nous, quand on était gosse, on n’avait pas le droit de monter dans le Sureau, c’était interdit... C’était comme ça, ma mère nous l’interdisait. Tout le monde... » On craignait également «de toucher à un Sureau, de le déplacer ou le détruire».
Compagnes des bords de chemins, ces deux espèces présentent chacune une inflorescence en corymbe claire. «Une fois j’avais fait sécher du Sureau et de la Reine des prés. Et puis les petites fleurs s’étaient détachées des bouquets. Et bien impossible de savoir si c’était de l’un ou de l’autre! » Peut-on alors évoquer le «droit de suite», énoncé par Lévi-Strauss, permettant de «postuler que des caractères visibles sont le signe de propriétés singulières, mais cachées»?
Toutefois, il serait erroné de penser que l’abondance de chacune des plantes détermine la place qu’elle occupe au sein de la pharmacopée locale. En effet, l’Achillée millefeuille, émaillant les talus et les prairies, ne connaît, en dépit de sa fréquence, que de rares usages médicinaux dans le Morvan. Pourtant, elle est vantée dans de très nombreux livres de médecine tant populaires que scientiques. Le silence qui entourait généralement les discussions au sujet de cette plante fut un jour rompu par une informatrice qui me murmura à l’oreille: «Mais c’est l’Herbe à la fille perdue! » Cette espèce possède en effet des vertus emménagogues puissantes, voire abortives selon certains. Peut-on alors supposer que le poids de la représentation de la plante ait pu engendrer une certaine inertie quant au développement de ses autres usages?
À travers ces deux exemples apparaît la complexité des mécanismes interférant dans l’élaboration du savoir, mêlant inextricablement le biologique et le symbolique. Ces deux versants d’une même pratique se combinent par le jeu incessant de la pensée et de l’expérimentation. La lisibilité technique et symbolique du monde végétal semble propre à chacune des sociétés.


La Reine des prés.

La Reine des prés
La Reine des prés présente de multiples vertus. Elle exerce un effet favorable dans le champ des affections externes. On applique les fleurs infusées sur les hématomes. Dans les régions rudes comme le Morvan, «tous les soirs, au retour de l’école, on trempait les pieds dans une décoction de Reine des prés pour les engelures». Mais, c’est surtout dans les cas de «douleurs» et rhumatismes que la Reine des prés était couramment administrée: «Faire infuser le haut de la plante en fleurs et en boire souvent. Il y en avait toujours une gamelle sur le feu, toute prête». La plante possède une action anti-inflammatoire. Les infusions des sommités fleuries sont réputées souveraines «pour les reins», comme nous le relate une femme du Charolais: «Quand on pioche dans les vignes, quand on a mal aux reins, des courbatures qu’on ne peut pas se relever, on prend des tisanes de Reine des prés. J’avais mal aux reins, à piocher. Je sentais quelque chose dans le bas-ventre, comme les reins bloqués, j’ai bu de la Reine des prés». La plante jouit d’une grande popularité comme diurétique. L’infusion combat les infections urinaires et les cystites. Elle se montrerait utile dans les cas de diarrhée. Dans le domaine des affections respiratoires, l’infusion des fleurs est recommandée contre le rhume, et celle de fleurs et de racines contre les congestions pulmonaires. On vante également les mérites de la Reine des prés dans les problèmes circulatoires, notamment féminins, «pour les douleurs des règles», et «pour le retour d’âge». En infusion, les fleurs, voire les racines, auraient une action sudorique remarquable notamment dans les cas de fièvre. Les tisanes de sommités fleuries calment l’insomnie. Ce vaste potentiel médicinal ne nous étonnera pas. C’est en effet à partir de la Reine des prés, contenant de l’acide salicylique, que l’on a découvert l’aspirine!


Le Sureau noir

Le Sureau noir
Le Sureau noir s’emploie dans de nombreux domaines pathologiques. Parmi les soins externes, l’infusion des fleurs est appliquée sur les parties atteintes pour «réduire les œdèmes et enflures diverses», «pour éviter l’infection», «pour soulager les foulures et les entorses». Elle atténue encore «la transpiration des pieds». En bains, elle soigne «les talures et les piqûres d’insectes». En bain oculaire, elle soulage les conjonctivites et orgelets. En bain de pieds, elle apaise les problèmes circulatoires, les jambes lourdes ou les pieds gonflés. En bain de siège, elle dissipe les hémorroïdes. En compresse, elle soigne les coupures, les coups et les hématomes, ainsi que les furoncles et les boutons purulents.
Dans le cas d’affections internes, employé en bain ou en cataplasme, le Sureau noir exerce une action apaisante et anti-inflammatoire sur les rhumatismes. En fumigation, il soulage les maux de dents, en gargarisme les maux de gorge et en inhalation les rhumes de cerveau et les bronchites. En fumigation, il est encore apprécié pour son action sudorifique dans les cas de grippe et les états fébriles.
Le Sureau noir agit également dans le domaine des problèmes féminins, tel «le mal de ventre» au moment des règles: «Mettre un petit verre de grains noirs de Sureau dans de l’eau-de-vie. Pour les femmes, tous les mois c’est radical! ». La plante en infusion aurait encore la propriété de faire passer les aigreurs d’estomac.
Rappelons enfin que l’on fabrique une pommade pour les brûlures avec la seconde écorce du Sureau noir et que l’on prépare des cataplasmes avec la troisième écorce pour les dartres. Toutes ces indications confirment le large spectre thérapeutique de cette grande médicinale.

La Sauge officinale
Il est fréquemment répété que la Sauge officinale, «c’est bon pour un tas de choses». Elle est fréquemment employée pour «faire transpirer», et soigner «les états fébriles», «la tension», «le retour d’âge», «la toux», «la colique des bébés», ou encore pour «fortifier». Originaire d’Europe méridionale, répandue par les Bénédictins au IXe siècle, la plante jouit d’une popularité sans conteste dans tout le sud de la France. Depuis les Romains, elle a hérité de la réputation d’herbe sacrée. Au Moyen Âge, elle a connu une grande vogue qui a perduré jusqu’à nos jours.
Ainsi, dans le sud de la Bourgogne la Sauge officinale est-elle présentée comme une panacée. «La Sauge, on l’appelle l’Herbe sacrée, c’est bon pour tout. » Son aire d’usage ne semble pas s’étendre au nord de la Bresse et du Brionnais. Çà et là, elle est aussi acclimatée sur la Côte viticole. Sa limite septentrionale de répartition longe grossièrement la ligne de partage entre la langue d’oc et le franco-provencal, située sensiblement plus au sud. Dans le Morvan, «on ne cultivait pas la Sauge, c’était pas une plante qu’on utilisait ici, ça se connaissait pas... Pourtant elle y pousse bien». Il apparaît donc que l’aire d’usage de la Sauge procède d’influences plus culturelles, voire même linguistiques, qu’écologiques.

Alors qu’ailleurs, il exhale le parfum de ses fleurs dans la plus grande indifférence, le Chèvrefeuille est très réputé dans le Morvan. Il y occupe encore le rang de véritable panacée que lui attribuait la pharmacopée ancienne, tant dans le domaine des affections cutanées que respiratoires.
Relativement isolés, ces terroirs s’affichent comme les gardiens d’une mémoire collective séculaire. Plusieurs des pratiques recueillies ont d’ailleurs une origine moyen-âgeuse. Cumulant de nombreuses propriétés thérapeutiques, les panacées constituent une sorte de garantie du potentiel médicinal. Bien que l’environnement offre diverses espèces possédant chacune au moins l’une de ces propriétés, l’homme a préféré en assigner l’ensemble à quelques médicinales majeures dont il contrôle parfaitement la culture ou bien encore les sites de cueillette. En investissant ces espèces du statut de panacée, les sociétés créent une sorte de hiérarchie parmi les médicinales selon leur degré de socialisation. Celui-ci s’exprime tant par le biais de l’usage qu’à travers l’intimité qui se noue entre l’homme et le végétal. Cette complicité s’avère si prégnante qu’elle permet à l’homme d’imaginer qu’il puisse toucher à l’inaccessible: «Quand on a de la Sauge dans son jardin, on ne meurt pas. »

Bien sûr, il existe d’autres panacées bourguignonnes, tel le Chou, remède universel depuis l’Antiquité. Outre ses vertus alimentaires, il est mis à profit dans les soins des entorses et surtout des «douleurs», du rhumatisme à l’arthrose. On l’emploie avec succès comme cicatrisant des plaies ou des ulcères.
On connaît également les vertus de la Grande Camomille, compagne des jardins. Précieuse tisane de la pharmacopée familiale, elle est fort prisée pour son action apéritive et tonique dans le domaine digestif. Calmante, elle facilite le sommeil. Analgésique, elle soulage la douleur. En compresse, elle combat les infections de la peau et les conjonctivites. Sans oublier qu’elle se fait aussi l’amie des blondes!

La Menthe se montre bénéfique dans le cas des troubles digestifs. Au goût relevé, la tisane de Menthe poivrée suit les repas. Elle compte parmi les meilleurs stimulants du système nerveux.

Fréquemment utilisé comme expectorant remarquable dans les affections des voies respiratoires, le Lierre terrestre passe surtout pour «décrocher les rhumes». Réputé pour ses propriétés vulnéraires, on l’apprécie aussi dans le soin des plaies, des furoncles ou même des yeux.

Les Mauves sauvages, comme la Mauve musquée, ainsi que la Guimauve officinale sont des plantes adoucissantes par excellence. Leur richesse en mucilage leur ouvre un large éventail d’emplois thérapeutiques, principalement dans les maladies inflammatoires des voies respiratoires, digestives et urinaires. Elles soulagent encore les maux de dents, les inflammations de la peau et des yeux.

Conformément aux témoignages, les plantes perçues comme des panacées se révèlent être de «grandes médicinales». Dans le Morvan, les espèces végétales qui possèdent le nombre le plus important de propriétés thérapeutiques sont, par ordre décroissant: le Sureau noir, la Reine des prés, la Guimauve officinale, le Serpolet, la Grande Camomille, le Millepertuis, le Frêne, l’Oignon, l’Ail, le Noyer. Par ailleurs, d’après les citations de nos informateurs, les plantes utilisées le plus souvent sont: le Lys blanc, le Tilleul, l’Ortie, le Sureau noir, la Bourrache officinale, l’Arnica des montagnes, la Grande Camomille, la Guimauve officinale et la Reine des prés. Ces médicinales majeures font partie des végétaux les plus communs, sauvages ou cultivés, ou bien encore de ceux dont on connaît les sites de cueillette, comme l’Arnica des montagnes.

Pratiques populaires d’avant-garde
Certaines pratiques populaires rappellent des thérapeutiques nouvellement développées. Ainsi, la médecine populaire semblait-elle déjà connaître la démarche homéopathique, comme l’indiquent quelques exemples. Dans les cas de chute ou de choc, il est recommandé de «prendre trois gouttes de teinture d’Arnica et de les diluer dans de l’eau. Boire et le refaire à une heure d’intervalle». Les forestiers du Morvan possédaient également un remède homéopathique contre «l’allergie à la forêt»: «Contre les démangeaisons des bûcherons, faire bouillir de la sève de trois essences de bois de la région, par exemple de Chêne, de Hêtre, de Bouleau, de Charme,... dans de l’eau. Recueillir le liquide brunâtre, le diluer dans très peu d’eau, verser dans un comptegouttes et absorber le premier jour: une goutte, le deuxième jour: deux gouttes, le troisième jour: trois gouttes, le trentième jour: trente gouttes, le trente et unième jour: vingtneuf gouttes, le cinquanteneuvième jour: une goutte. »
D’autre part, quelques remèdes semblent s’inspirer de la gemnothérapie, médecine qui utilise les bourgeons et d’autres jeunes tissus végétaux, riches en hormones de croissance. Celles-ci augmentent ou réorientent l’efficacité de la plante. «On prend les feuilles de Cassis et les bourgeons d’extrémité, nous explique une femme âgée de l’Auxois. On utilise la plante, fraîche ou sèche, en infusion pour les douleurs dans les genoux ou autres, surtout dans les épaules. On prend la tisane cinq à six jours, parfois plus. Il existe encore quelques personnes qui font cette tisane. J’ai connu ce remède par ma propre grand-mère qui souffrait beaucoup des maux de circulation. Il y avait souvent une bouilloire sur le coin de sa cuisinière et elle en buvait un verre plusieurs fois par jour. »

Galerie photo

  • Guimauve
  • Mauve musquée
  • Reine des prés
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