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L’écorçage

Dans sa danse autour du soleil, la terre expose les pays tempérés à de fortes variations saisonnières qui impriment leur rythme aux pratiques de ramassage. Le discours local s’en fait volontiers l’écho. On dira des nombreuses activités liées au végétal, tel l’écorçage des «Chagnes» (Chênes) pour fournir les tanneries: «C’est des métiers de la terre, on est tributaire du temps... Faut pas qu’au 15 avril on ait des gelées, parce que ça vous refoule la sève et après ça ne va jamais bien». L’ascension de la sève est attentivement observée par le ramasseur. «C’est comme quand vos taillis prennent leurs feuilles, vraiment la feuille, le plein de la feuille pour ainsi dire, eh bien l’écorce ne va pas bien parce que l’arbre lui-même tire trop la sève en haut. Par contre quand la feuille a son plein, alors à ce momentlà la circulation se refait et on peut écorcer. » Les saisons et leurs corollaires climatiques exercent de subtiles influences sur la vie végétale. Dès lors mobilisées, les connaissances naturalistes alimentent le savoir-faire. «Au mois de mai, vous avez ce vent du midi qui court, eh bien elle ne va pas, parce que ce vent chaud vous sèche la sève. Et le vent chaud tire tellement la sève! » Celle-ci occupe une place centrale dans le discours et invite à y rapprocher l’image du sang. Sève et sang nourrissent l’idée d’un principe vital. On le chante sous divers modes au printemps. «Qu’il y a-t-il de plus beau que le mois de mai? Les arbres feuillent, les fleurs sortent de partout, c’est la vie qui reprend, c’est la vie qui revient. La nature, les bêtes, les hommes, c’est la même chose! » Un autre témoignage atteste des correspondances entre sève et sang: «Mon voisin pleume les arbres. Il faut les saigner! Saigner les arbres, c’est leur enlever l’écorce pour que la résine, la sève sorte».
L’écorçage des Chênes constitua jusqu’au milieu du XXe siècle une activité économique relativement importante dans la région. Aujourd’hui, elle est encore pratiquée dans le Brionnais pour fournir quelques industriels en Limousin.


La Bourdaine.


Ecorçage de la bourdaine.

En Morvan, l’écorçage de la Bourdaine semblait dans certains cas affaire de spécialiste. «À Dun-les-Places, du temps de ma jeunesse, il n’y avait qu’une seule personne qui savait préparer la Bourdaine, qui connaissait la manière de faire. C’était une laveuse de l’Huis-Bonin. Elle allait dans les bois, elle préparait la Bourdaine, la séchait. Ensuite, elle la mettait en petites bottes et les femmes de Dun venaient la chercher chez elle. » Lors de la montée de la sève, l’écorce épaissie se détache aisément. Elle est alors incisée avec un couteau et décollée de la branche sous forme de ruban en spirale. En revanche, ce travail s’avère plus difficile et moins rentable pendant l’hiver en raison de la finesse de l’écorce. Celle-ci se «plume» avec une lame, ou le manche d’une cuillère à café aiguisée sur le côté, «tout comme si on épluchait». Certains la récoltent indifféremment à la mauvaise ou belle saison. «Ils la plumaient. Ça partait tout seul au moment de la sève. En hiver, on plume la Bourdaine. En été, on la râpe. »
Vendue à des laboratoires pharmaceutiques, la vente d’écorce de Bourdaine permettait quelques revenus d’appoint jusqu’en 1960 environ. «C’était surtout les cheminots du tacot qui ramassaient de la Bourdaine, le long du chemin de fer. »... «La Bourdaine était récoltée par les enfants et les jeunes gens pour se faire un peu d’argent. Elle était expédiée dans des sacs de toile, cousus à la main, quand ils étaient pleins. On faisait deux anses pour les transporter. Le sac faisait environ 2 m sur 1. Le chargement pesait environ 800 kg et était conduit par des chariots à bœufs ou à chevaux jusqu’à la messagerie à Montsauche. Avant la guerre, il partait par le tacot de Montsauche. La dernière expédition date de 1955 vers Dijon. Toutes les transactions se faisaient par courrier avec les laboratoires. »
D’autres écorces étaient recueillies pour des industries chimiques, comme la «Verne» ou l’Aulne pour la fabrication de peintures. «Ça faisait un petit rapport», dit-on. «Les vieux du temps plumaient l’écorce de Verne, aux Butteaux. Ils en faisaient des paquets et ils descendaient ça avec une voiture à âne, pour aller les vendre. » Seuls aujourd’hui, quelques producteurs de plantes médicinales ont perpétué la tradition.
De l’écorce, les hommes confectionnaient certains objets domestiques, comme les tabatières en Cerisier et des portières de lanières en Bourdaine.

Sifflets et trompe d’écorce
Le temps de la montée de la sève est aussi celui des amusements. Les enfants apprécient les espaces sauvages où leur imaginaire vagabonde sous forme de jeux champêtres. Les adultes profitent alors de la période de montée de sève pour enseigner aux jeunes garçons la fabrication de sifflets, «flutiau», «sulo» ou «chulo», et de trompes d’écorce, «rantantou». Les essences utilisées sont surtout des espèces à bois blanc: Noisetier, Lilas, Sorbier des oiseaux et Sureau noir pour les sifflets; Cerisier pour les trompes d’écorce; Frêne et Saule convenant dans les deux cas. Le bout de la trompe, sorte d’anche, se dénomme le «chula» ou la «mno».


Sifflets.

Fabrication du 'sulo'
«Couper une tige de Frêne et tailler l’extrémité en biseau. Tailler une petite encoche. Inciser l’écorce sur son pourtour. Humidier l’écorce et la battre avec le manche du couteau. Tirer le manchon d’écorce... Enfiler le manchon d’écorce. Souffler dans le sulo! »


Trompe d’écorce.

Fabrication du «rantantou»
«Inciser l’écorce du Frêne en spirale sur le bois, en partant du bas vers le haut. Décoller l’écorce en partant du bas. Enrouler la spirale en cône. Maintenir l’écorce enroulée avec quelques épines de Prunellier, plantées dans le cône. Puis fabriquer un petit sifflet, en Sureau par exemple. L’insérer dans la plus petite extrémité du cône qu’on aura aplatie et émincée. Souffer dans la trompe ou le rantantou! »

Au cours de cette pratique proche du rite initiatique, les gestes précis s’accompagnent d’incantations:
«Save, save mon flutiau
Sur la cuiss’, sur la cuiss’
Save, save mon flutiau
Sur la cuisse à Jeannot! »
ou
«Save, save, mon subiau
À la roi du Godillot
Toi, si tu saves bien, tu auras bien
Si tu saves mal, tu auras mal! »
«Voilà ce qu’on disait, on racontait ça en patois. On coupait un morceau long comme ça. On coupait avec un couteau, pis on tapait dessus avec le couteau à plat pour faire décoller la peau. Mais fallait pas qu’elle casse, la peau, parce qu’après fallait pouvoir la décoller pour pouvoir faire le subiau, pour faire subier.... C’était pour faire décoller la sève, saver. »
Cet apprentissage se rapprocherait de l’initiation sexuelle des adolescents. Toute une série de gestes liés à la confection de ces sifflets s’apparente à une symbolique qui se déroule de surcroît au moment de l’éclosion du printemps, de la montée de la sève et du débourrage des arbres, événements chargés de sens. Les jeux permettent ainsi une forme de socialisation.
La fabrication d’autres jouets champêtres contribuait à entretenir un savoir sur la nature. «Avec les toutes jeunes feuilles de Houx, les gamins faisaient des nununes. On les pliait en quatre places pour dessiner un petit carré au cœur de la feuille, et on faisait sauter une partie de la feuille. Il restait une petite pellicule, une petite membrane, une nunune. » Bien d’autres divertissements étaient partagés. «Quand j’étais jeune, c’était les arbalètes. Un bout de caudre, de bois de Noisetier, qu’on prenait... pas trop vert, un peu sec... On mettait une ficelle que ça tende bien. Puis on faisait des flèches avec les pignolos (fruits de la Bardane). » La plupart des enfants connaissaient encore le «jighi», «bois de Sureau évidé pour lancer de l’eau».

Les rouettes
Recueillis chaque année, la plupart des liens surtout à usage agricole étaient végétaux. «Les rejets de Noisetier étaient utilisés pour faire les rouettes (liens) pour les fagots, la paille. On disait “on va rouetter”. Faut couper les rejets au printemps, à la montée de la sève. » D’autres liens étaient formés de «Bois puant», Cerisier à grappes ou de Viorne mancienne: «Couper les tiges de Mancienne au printemps, mais quand elle est déjà formée, car au début de la végétation, elle ne prend pas la forme... Il faut savoir faire la boucle. C’est un coup à prendre. Couper la tige. Poser un pied sur l’extrémité de la tige, au sol. Et, avec les deux mains, en les frottant l’une sur l’autre, avec l’autre bout de la tige entre les mains, la faire tourner sur ellemême pour qu’elle se torde bien, pour bien préparer le nœud. »
Les liens de gerbes de céréales étaient en «glui», Seigle, ou en jeunes tiges de Chêne: «Il fallait les tremper dans l’eau avant de vriller. » D’autres indiquent «les Joncs qu’on allait ramasser près de l’étang, quand on n’avait plus de Seigle».
Pour attacher la Vigne et la paille, les fagots, étaient utilisées les «margottes d’Osier», tiges dont «on retirait la flotte avec une cépière d’Osier». En Brionnais, un botaniste précise: «Pour attacher, relever les Vignes, il se fait les reut’ss, les grandes reut’ss, c’est avec les Massettes, les piotes reut’ss, c’est avec le Scirpus sylvaticus surtout. On parlait aussi du Jonc gras et du Jonc maigre. »

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