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La perception du «mal»

Sous-jacentes aux pratiques recueillies, les représentations médicales populaires apportent un certain éclairage sur le rapport à la plante remède, son choix et sa place dans la pharmacopée.
Il est coutume de dire que l’on «prend un rhume» ou «une maladie». Aussi, la société a-t-elle élaboré des dispositifs «pour chasser ce mal du corps». Bien souvent, la plante doit le «prendre» à son tour. «Vous mettez une feuille de Chou sur votre rhumatisme, la nuit par exemple... Et bien le matin, elle est toute sèche. Elle vous prend votre mal»... «Vous mettez une jeune feuille d’Aulne sur votre œil enflammé, larmoyant, quand on a de la conjonctivite. Vous laissez la feuille toute une nuit. La feuille tire tout le mal, tout le pus. »
À l’image de la nature, la maladie naît, se développe, parvient à maturité et dépérit. Afin d’éradiquer le mal, il faut alors «le faire mûrir», stade incontournable dans certains cas. «On donnait de la Bourrache en tisane aux enfants pour soigner la rougeole. Ça leur faisait sortir les boutons plus vite... parce qu’il faut que ça sorte! Il faut les faire sortir. » De même, pour traiter les boutons de mal blanc ou panaris, «vous mettez une feuille de Sceau de Salomon avec de la crème. Ça vous fait mûrir le mal et ça tire tout le pus». Autre remède, «vous faites cuire légèrement des fleurs d’Ortie blanche dans l’eau, vous les appliquez sur le mal blanc. Ça tire le pus». Le principe de maturation du mal sous-tend également le traitement du rhume. «Pour le rhume, on prenait des tisanes, mais pas de tisanes “antigrippe”! Non, des tisanes pour aider à mûrir le rhume! Pour se réchauffer aussi! On prenait ça, et après ça aidait à tousser. La toux était plus grasse, parce que sinon c’était une toux sèche. Ça vous tombe sur la poitrine. C’est un mélange de Pâquerette, Tussilage, Bouillon blanc, Pensée sauvage, Violette, Bourrache et Coucou. »
Considéré comme entité, le mal doit donc être «chassé». L’emploi de plantes révulsives participe de cette conception populaire. Lors d’un choc traumatique, la flagellation d’Ortie peut éviter la congestion cérébrale. Ainsi, «le sang ne monte pas à la tête». L’application d’Ail sur la plante des pieds «chasse la fièvre». Les colliers de gousses d’Ail «chassent les vers qui remontent et qui étouffent les petits enfants». À l’image de ces remèdes s’appliquant à la surface du corps, divers traitements internes repoussent également la maladie. «L’infusion de Petite Centaurée, ça chasse la fièvre.»
Certaines représentations médicales invitent à une autre compréhension du remède, tant à travers la médecine des similitudes, ou sympathique, que celle des contraires, ou antipathique. Ainsi, pour lutter contre certaines affections, il convient de «repousser le mal par le mal». Le second annulera le premier. Ce principe gouverne de nombreux traitements, tel celui des rhumatismes. «Mon mari avait des rhumatismes. Alors on a enduit sa peau avec du beurre et on l’a frottée avec des Orties. Ça faisait une multitude de petits boutons... Bien sûr, ça le brûlait fort, mais après il sentait plus rien! » L’action réchauffante calme également les brûlures. «Pendant la guerre de 14, il y avait une vieille institutrice qui me disait de mettre un cataplasme d’eau-de-vie sur la brûlure. Il faut brûler la brûlure. » Cet autre témoignage corrobore le principe d’une médecine analogique: «Je m’étais brûlée à la soude caustique. J’ai coupé un Oignon et j’ai frotté la brûlure, ça fait une acidité... On dit que quand on s’est brûlé, il faut rebrûler, avec un Oignon, de l’eau vinaigrée... C’est pareil avec une piqûre de guêpe, on met un Oignon, du vinaigre». Suivant la même logique, l’effet du froid sera annihilé par son semblable. «Quand on avait des engelures, et quand il y avait de la neige, on en mettait dessus... Oui, c’était du froid sur du froid... » De même, la chaleur produite par certains remèdes neutralise la «brûlure» causée par le mal. «Les cataplasmes de farine de Moutarde, quand vous aviez un bon rhume, ça vous enlevait la chaleur, parce que ça brûle la gorge, quand vous commencez un rhume. Alors ça vous faisait du bien, ça tirait la chaleur. » Dans ce système de la pensée analogique, la symbolique des végétaux s’étend aux savoir-faire médicinaux, ainsi qu’aux rites de protection. Par exemple, la Joubarbe des toits, ou Herbe à la tonne, plante du feu, soigne les brûlures des hommes et préserve leurs habitations de la foudre. Par ailleurs, se profile la médecine des contraires ou des opposés. Ainsi, pour soigner la fièvre, le patient sera immergé «dans un baquet d’eau glacée». Pour soigner la migraine, il conviendra d’appliquer le remède, cataplasme révulsif, sur la plante des pieds, «pour tirer le sang aux pieds».
Dans le sillage de cette médecine symbolique, d’autres pratiques visent à transférer le mal vers un élément extérieur, qui bien souvent est une partie de plante. Dans le Charolais, «il fallait mettre une boule d’Églantine (ou Bédégar) dans sa poche quand on avait mal aux dents,... une rage de dents, les dents gâtées». Cette dernière attestation renvoie à la médecine symbolique qui investit volontiers plusieurs espèces végétales de forme ronde et sur lesquelles se projette la menace du mal ou le mal luimême: Marron dans la poche contre les hémorroïdes, Pomme ou Petit Pois enterré dans le sol contre les verrues,... L’environnement constitue dans ce cas, comme l’a montré Brabant, le «lieu de projection des maux».


La Grande Chélidoine.

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  • Ortie

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